Encyclopédie
Présentations
Carnet de Bord
[RP]Siirastan
[RP]Mycra
[RP]Shizuku
[RP]Autres
Archives
AccueilFAQRechercherMembresConnexionS'enregistrer

Partagez | 
 

 Lost and Found [original, shonen ai]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:04

Cette fiction est en fait un prétexte pour décrire la fac où je squatte actuellement. Ouais, vous allez voir, ça roxxx du poney là où j'suis !


La déception ne se sentait pas dans sa voix. Elle ne se voyait pas dans son regard. Elle était là pourtant, nichée au fond de son cœur, cachée comme si elle savait qu’il allait la réprimer, la nier. Elle était là, la déception, comme un bébé pendant un déni de grossesse. Il s’était pourtant attendu à voir ces paysages écrasants de gratte-ciels, qui donnaient l’impression de le percer, leurs têtes profondément enfouies dans le coton des nuages bas. Le temps couvert accentuait cet étouffement qu’il ressentait, alors qu’il reprenait sa respiration. On l’avait amené du mauvais côté de l’université, et il avait du grimper au bas mot une centaine de marches pour atteindre les dortoirs. Sa chambre était à l’image du reste : rustre, vieillote, au confort spartiate. Les murs se débarrassaient lentement de leur plâtre, comme un vieux gratte ses croûtes. La pièce était terne, mais propre.
Las, il jeta sa valise sur le sol, et commença à la défaire. On ne lui avait pas encore désigné de colocataire, et il en profita donc pour choisir son lit. Son côté de la chambre, délimité par une ligne invisible, coupant la pièce en deux dans le sens de la longueur. En quelques minutes, sa valise fut vidée, son armoire et sa bibliothèque remplies, et lui, allongé sur son lit, somnolant. Arriver jusqu’ici l’avait épuisé, et il profita pour dormir quelques minutes.
En réalité, deux heures à peine. Il se réveilla en entendant une clé ouvrir la porte. Rapidement, plus qu’on aurait pu le croire dans son état vaguement végétatif, il ouvrit un œil, et jaugea la personne qui venait d’entrer dans sa chambre. Dans leur chambre, puisque désormais, ils l’occuperaient à deux. Hésitant, il le salua d’abord en chinois, puis tenta d’user de sa langue maternelle. Le garçon sourit, et répondit à sa salutation en chinois lui aussi, avec un fort accent que son colocataire ne put identifier. Les discussions s’annonçaient bien laborieuses.
‘Tu t’appelles comment ?’
‘Suzuki Keiji. Et toi ?’
‘Ah ! Un Japonais !’
Cela le fit sourire, et Keiji s’inclina en riant lui aussi. Il lui parla donc en japonais, langue qu’il avait un peu appris en freelance, à force de manga, de jeux vidéo, de patience et de curiosité.
‘Boku wa Tchang Yann desu.’
De nouveau, Keiji se mit à rire. ‘Tu n’as pas d’accent !’ s’étonna-t-il, avant d’ouvrir sa valise, la défaisant lui aussi.
Yann s’assit sur son lit, et en profita pour détailler Keiji. Il était de taille moyenne, et très mince. Normal pour un Japonais, en fait. Mais son visage était quant à lui peu commun : ses yeux en amande étaient délicatement bridés, et retombaient un peu. Ses sourcils semblaient être entretenus, mais en y regardant de plus près, on pouvait s’apercevoir que ce n’était là qu’une illusion. Sa bouche n’était ni trop fine ni trop épaisse, et ses lèvres arboraient toujours un petit sourire. Quant à son nez, un peu écrasé comme celui de tous les asiatiques, il s’alliait avec harmonie avec le reste de son visage, ovale, un peu anguleux, aux pommettes roses légèrement saillantes.
‘Tu es Chinois ?’ lui demanda alors Keiji, qui venait de finir de déballer ses affaires.
‘Non, je suis Français.’ Yann ne savait pas comment dire qu’il était ‘d’origine’ chinoise. Enfin, il suffisait de l’entendre parler chinois pour s’apercevoir que ce n’était pas sa langue maternelle.
Le silence s’installa entre les deux garçons, qui ne se dirent plus rien de la journée. Yann s’endormit de nouveau, profondément, tandis que Keiji empoigna un livre à moitié entamé qu’il s’empressa de dévorer.

Quand Yann se réveilla, il était seul dans la chambre. Keiji n’était plus là. Il était sans doute parti explorer la ville avec des compatriotes japonais, et l’avait donc laissé dormir seul. Toujours aussi fatigué et flemmard, Yann resta allongé encore de longues minutes, avant de se décider à consulter l’heure sur sa montre. Il était plus de six heures du soir, et l’eau chaude coulait dans les douches. Ca tombait bien, il en avait bien besoin d’une ! Lentement, il prit ses affaires de toilettes, et descendit les cinq étages jusqu’à trouver celui avec les douches. Elles étaient désertes. Yann supposa que les gens devaient plutôt prendre leur douche le matin, ou alors plus tard que ça le soir. Et dans les douches également, une ambiance un peu sinistre.
Il se serait cru dans Silent Hill, avec les casiers de bois tordu, et les murs atteints de lèpre. Le plafond lui aussi s’écaillait comme un serpent malade, dont il avait pris les teintes verdâtres. Tout ici était aussi terne que dans la chambre. Rien n’avait d’éclat.
Yann soupira, laissa ses vêtements dans un des casiers miteux et alla tout de même se jeter dans une cabine pour se décrasser. Il défit sa serviette, son seul vêtement à présent, et passa la tête sous la douche. L’eau coulait en abondance tiède, puis chaude… trop chaude même. Il la régla en température, avant de se laver le corps et les cheveux. Son voyage avait été rude, long, et fatigant, mais cette douche semblait lui donner une seconde vie. Il ne s’y attarda pourtant pas. Au bout de quelques minutes, il fut de retour dans les vestiaires des garçons et commença à se sécher rapidement, profitant de l’absence d’autres étudiants.
C’est alors qu’il entra, trousse de toilette et serviette à la main. Keiji était là, son sourire qui n’en était pas un toujours affiché sur son visage. Il posa ses affaires sur le banc, faisant semblant de ne pas avoir vu Yann, et entreprit de se dévêtir. Gêné sans trop savoir pourquoi, Yann se dépêcha de se rhabiller, et s’en alla, en courant presque.


Dernière édition par Shôryû Mugen le Mer 18 Aoû - 4:22, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:04

Le stade de l’université s’étendait en son centre, en ce qui ressemblait au palier central d’un agrégat de bâtiments à flanc de montagne. Le stade de foot, aux filets de buts mourants et à la pelouse artificielle détrempée et noircie, accueillait chaque jour de nombreux étudiants venus se défouler autour d’un ballon. Les encerclant, les anneaux des pistes de courses étaient parsemés de pseudo-sportifs agitant raquettes de tennis et de badminton. Des gradins, Yann voyait la ville s’étendre à ses pieds, noyée dans une épaisse brume, comme si la cité toute entière s’était élevée au niveau des nuages. Les tours, dont la bonne moitié encore en construction, enfouissaient leur tête pointue dans le brouillard humide dans lequel elles disparaissaient.

Yann n’aimait pas spécialement le sport. Du moins n’aimait-il pas forcément en faire. Il se contentait de squatter les gradins du stade, un livre à la main. Devant lui, quelques étudiants s’entraînaient aux tirs au but, avec plus ou moins de succès. Deux joueurs de badminton occupaient l’espace séparant les tribunes de la pelouse – si tant est qu’on puisse la nommer ainsi – faute d’avoir un court à eux. Yann n’avait pas fini son livre. Il l’avait commencé il y a longtemps déjà, mais le style trop orné et baroque de l’auteur n’en faisait pas un ouvrage que l’on dévore, mais plutôt un texte que l’on aime à décortiquer, et où les arrêts sur image étaient nombreux. L’histoire n’était pas spécialement passionnante, ou, tout du moins, elle n’avait rien d’extraordinaire. Mais il aimait s’y plonger, alors qu’en bruit de fond les discussions enthousiastes et incompréhensibles des étudiants parvenaient jusqu’à ses oreilles.

Il ne se rendit pas tout de suite compte que l’on vint s’asseoir près de lui. En relevant le nez de son bouquin, il s’aperçut qu’il s’agissait de deux étrangères, visiblement françaises tout comme lui. Elles étaient habillées légèrement à cause du climat, lourd et humide, de la région, et conversaient joyeusement. C’est incroyable comme les filles avaient toujours quelque chose à se raconter. Yann se demandait souvent si elles n’inventaient pas la moitié de ce qu’elles débitaient, juste pour avoir quelque chose de plus extraordinaire à narrer que son amie. Ce genre de comportement avait tendance à exaspérer Yann plus que de raison, et il se remit aussitôt à bouquiner. Après tout, avec sa gueule, elles n’iraient sûrement pas l’embêter et le prendraient pour un Chinois. Elles parlaient de la pluie et du beau temps, de leur voyage, du beau gosse du troisième étage, du mec là-bas avec son maillot du Barça. Bref, rien de bien intéressant pour les oreilles de Yann, qui pourtant ne put s’empêcher d’écouter leurs conversations.

‘Hé ! Tu es français ?’
‘Hein… ?’
Avant même qu’il ne put mentir, Yann s’était fait trahir par ses propres réflexes. Il finit par hocher la tête, et se replongea dans son livre, comme s’il était vexé. Son livre… Ah bah oui. Quel Chinois, même étudiant en français, irait se farcir un pavé pareil dans la langue de Molière ? Yann était toujours aussi naïf et stupide, apparemment. Les jeunes filles sourirent doucement :
‘On vient d’arriver ! Tu restes combien de temps ?’
‘Un mois.’
‘Ah ! Nous aussi !’
La brunette avait l’air encore plus cruche que sa blonde d’amie, alors qu’elle répondait avec un peu trop d’enthousiasme à la réplique de Yann. Il n’en fallut pas plus à ce dernier pour remarquer leurs ongles manucurés, leur panoplie de bijoux fantaisie – plutôt bien coordonnés à leurs vêtements d’ailleurs – et leur maquillage un peu trop prononcé selon les goûts du jeune homme. La blonde, sans doute intéressée, reprit la parole :
‘Tu es dans quelle chambre ? Nous on est dans la 348 ! On pourrait faire une sortie un de ces soirs, non ?’
‘Ah… oui, pourquoi pas. Je suis dans la 367.’
Elles marquèrent un temps d’arrêt, se regardant l’une et l’autre avec étonnement. Yann se demandait bien ce qu’il pouvait se passer dans leur cerveau de bécasse, quand soudainement, la brune se mit à pousser un hurlement – pourtant contenu – de fangirl hystérique.
‘La 367 ! Mais c’est pas celle du Prince ?’ demanda-t-elle à son amie.
‘Si si ! Je l’ai vu y entrer avec ses affaires hier ! Waaaah la chance, tu dors avec le Prince !!!’
Alors là, Yann ne comprenait vraiment plus rien. Le Prince, c’était qui ça ?
‘Hein ? Vous voulez dire Keiji ?’
‘Anh il s’appelle Keiji !!! C’est trop mignon !!!’
Ouais, les filles étaient définitivement folles. Yann ne pensait qu’à une chose : s’éloigner d’elles, le plus vite possible. Mais sa couardise et sa flemme étaient telles qu’il ne pouvait même pas faire un geste pour leur montrer à quel point il les trouvait stupides. Ne s’arrêtant même pas là, il leur demanda, d’un air un peu surpris :
‘Mais vous le trouvez mignon ?’
‘Hein !? Mais tu rigoles !?’ La brune était vraiment énervante quand elle se mettait à parler avec cette voix suraiguë. La blonde vint à la rescousse, expliquant à Yann tout l’étendue de son inculture.
‘Bah, je suppose que c’est parce que t’es un mec, t’as jamais fait gaffe ! Mais il a de si beaux yeux… et puis son sourire !’
‘Et ses cheveux !!!’
Ouais, elles étaient complètement dans leur trip, à deux cents années lumière de ce que Yann pouvait penser de son colocataire. De ce qu’il avait vu de lui, il n’était pas spécialement méchant ou effrayant, mais il n’avait pas non plus de quoi être idolâtré. Fallait arrêter la drogue là, Keiji était juste un mec comme un autre. Il n’y avait pas de ‘Prince’. Juste Keiji.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:05

Les cours étaient désespérément ennuyeux pour Yann. Il passait son temps accoudé près de la fenêtre, à perdre ses yeux dans le paysage blanc et morne, comme recouvert d’une neige de cendres. Pour lui bloquer la vue, un bâtiment apparemment désaffecté, en tout cas délabré, qui attendait patiemment qu’on vienne l’euthanasier à coup de dynamite. Yann répéta ce que le professeur venait de dire, et soupira. Bien sûr, dans la classe il y avait ses amis, ceux avec qui son université avait organisé le voyage – et accessoirement payé les frais d’inscription et le logement – mais étrangement, il se sentait d’humeur un peu trop maussade pour plaisanter avec eux. Il fixa son attention sur son livre, déchiffrant sans trop de difficulté des caractères qu’il avait appris il y a au moins deux ans.

Et la cloche retentit. Un son strident, prolongé, qui vous résonnait dans la tête comme une session de marteau-piqueur. Sauf que là, elle signifiait bien sûr la libération. Lent, car toujours aussi flemmard, Yann rangea ses affaires et suivit ses amis.
‘Hé, Yann, ça te dit de venir manger avec nous ?’
‘Hmm… pourquoi pas ?’
Sans un mot de plus, il les suivit jusqu’à la rue en contrebas de l’université, qui était parsemée de petits restaurants sympathiques et tellement peu chers que la boisson revenait exactement au même prix que le plat. Un prix qui était vraiment ridicule. Il ne savait pas quoi choisir comme plat. Comme si quelque chose dans son cerveau avait désactivé la fonction qui lui permettait de juger, de choisir, d’élire. Impossible pour lui de se fixer sur quelque chose, alors mollement, il commanda la même chose que son voisin. Peu contrariante, la serveuse lui expliqua que s’ils prenaient la version ‘large’, ils pourraient manger tous les deux dans le même plat. Une chose typiquement chinoise que les habitudes françaises de Yann ignoraient. Il acquiesça en silence.

‘Yann… Yann !’
‘Hein ?’
‘Quelque chose ne va pas ?’
‘Oh… non, rien. Rien du tout !’
‘Quand tu dis ça c’est que ça ne va pas du tout ! Explique-moi !’
‘… T’es chiante Gabrielle !’
La jeune blonde sourit. Elle avait toujours raison, surtout quand ça concernait Yann. Elle seule semblait avoir remarqué que quelque chose avait changé dernièrement en lui. Il était encore plus renfermé que d’habitude, et tout aussi irritable. Et pourtant, il n’y avait rien qui avait vraiment bouleversé sa vie récemment. Hormis le fait qu’il était à l’autre bout du monde.
Yann soupira, et consentit à lui parler. Le seul problème étant… qu’il n’arrivait pas lui-même à expliquer ce qui n’allait pas.
‘J’sais pas… c’est pas la grande forme c’est tout.’
‘T’as le mal du pays ?’
‘Genre.’
Gabrielle s’en était doutée. Vu les parents que Yann avait, la dernière chose qu’il aurait pu envie d’avoir, c’est de retourner en France pour voir leurs tronches. Ils n’étaient pas vraiment antipathiques, mais sévères, austères, vieux jeu, ça oui. Il n’en fallait pas plus pour irriter Yann, en fait.
Ce dernier referma son livre, et prit congé de Gabrielle. De nouveau, il se mettait à errer sur le campus, son bouquin à la main. A ce train là, il devrait bientôt en acheter d’autres, car il aurait bientôt fini tous ceux qu’il avait emmenés dans ses bagages.

Le soir tombait brusquement ici. Les nuages masquaient le soleil, qui discrètement et sans un bruit, allait se réfugier sous la ligne d’horizon, elle-même cachée par les énormes constructions de la ville. Ce soir-là, le soleil, grande assiette rougeoyante, était bien visible à l’ouest. Sans même s’en rendre compte, Yann s’assit sur les marches de l’université et contempla le crépuscule jusqu’à son terme, non sans lire encore quelques lignes d’un roman qui semblait le fasciner. Puis, le manque de lumière le força à battre en retraite, et à remonter les quelques centaines de marches qui le séparaient de sa chambre.

Il entra dans la 367 rapidement et sans un bruit. D’un geste chaleureux de la main, Keiji le salua. Le Japonais était assis sur son lit, et révisait pour les cours du lendemain. Il était déjà en pyjama, ou du moins, ce qui lui servait de pyjama : une espèce de marcel blanc très près du corps, et un short plutôt ample, rappelant ceux des footballeurs. Yann fit semblant de ne pas y faire attention, et rendit son salut à Keiji, un peu trop vaguement. Il alla ensuite s’affaler sur son lit, avant de continuer à lire comme s’il était seul dans la chambre. Les minutes passèrent, lentement, s’écoulant goutte à goutte sur la pierre du monde. Yann était passionné par sa lecture, Keiji par ses cours. Un coup d’œil de la part du Français suffit à déduire, de par la couleur du livre sur lequel son colocataire travaillait, qu’il était dans le groupe au plus haut niveau de chinois. Puis, sans un mot, Keiji posa son livre de cours et s’étendit, nuque posée sur ses mains, yeux fermés. Yann y jeta un coup d’œil, finit son paragraphe, et éteignit la lumière.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:07

Le clairon sonnait. Quasiment au sens propre d’ailleurs : le réveil de Keiji était un extrait d’une bande originale d’un animé dont Yann n’arrivait plus à retrouver le nom, et dont l’essentiel de la mélodie était jouée par des cuivres. Le Français ouvrit les yeux, quand il entendit le Japonais se lever et sans un mot, faire son lit. Un regard leur suffit pour se saluer. De toute façon, à cette heure matinale Yann était bien incapable de se mettre à parler – que ce soit anglais, chinois, japonais ou même français. Il jeta un regard par la fenêtre, comme s’il s’attendait à ce que le paysage change d’un jour à l’autre. Mais c’était toujours la même cour défoncée en contrebas, le même bâtiment désaffecté de briques rouges, envahi de lierre en face, la même cahute en bois qui servait d’abri au gardien de l’université. Yann soupira, but une gorgée de son thé froid, et alla chercher ses affaires de toilette.
De l’autre côté de la chambre, à quelques centimètres de lui, Keiji venait – à peu de choses près – de faire exactement les mêmes gestes.

Les douches étaient cinq étages plus bas, mais Yann ne croisa personne. Il semblait suivre de loin Keiji, qui s’y rendait également, sa serviette noire brodée d’un énorme dragon jaune sur l’épaule. Le vestiaire était désert, malgré l’heure matinale. Il devrait normalement y’avoir du monde… Yann entendit alors le bruit de l’eau claquant sur le sol un peu plus loin, le rassurant un peu. Il tentait désormais de faire abstraction de Keiji pour se déshabiller, et aller rapidement se réfugier dans l’une de ces cabines, à l’abri de son regard, à l’abri de la vue de son corps qui, sans qu’il puisse l’expliquer, le mettait terriblement mal à l’aise.

Sans attendre ni réfléchir, Yann posa sa serviette sur la porte, qui laissait apparaître les pieds et les visages. Il alla ensuite se plonger sous la cascade d’eau chaude, se réveillant ainsi lentement mais sûrement. Il prit tout son temps pour se décrasser, espérant ainsi ne pas croiser Keiji de nouveau dans le vestiaire, et si possible, ne plus le voir avant ce soir. Les Japonais – tout comme les Coréens – n’avaient pas cours en même temps que les Français, les Russes et les Allemands, qui étaient d’ailleurs en nombre cette année. Il était donc facile d’éviter quelqu’un comme Keiji… sauf quand il était dans la même chambre.

Yann se rinça les cheveux, lançant un regard halluciné sur les hautes fenêtres des douches, si tant est qu’on puisse appeler ça des fenêtres. Ces carreaux de plastique terni filtraient la lumière, la rendant aussi sale qu’eux-mêmes, projetant les ombres des toiles d’araignées au sol comme s’il s’agissait d’un effet d’éclairage. Les yeux de Yann se baissèrent : il trembla. Keiji était dans la cabine juste en face de la sienne, et le regardait fixement, son sourire énigmatique toujours collé aux lèvres. Il se rinçait ses longs cheveux, qui venaient lui chatouiller les oreilles. Tête penchée en arrière, il laissait l’eau parcourir son corps, que Yann ne devinait que trop facilement derrière le panneau qui était censé le lui cacher. Keiji avait fermé les yeux, se protégeant de l’eau et de la mousse de son shampooing, mais quand il les ouvrit, il regardait toujours Yann, qui de surprise ou d’admiration, n’avait pas bougé d’un pouce. Amusé, le Japonais lui sourit, un peu plus franchement, mais également de façon plus malsaine. Puis il coupa l’eau, et secoua la tête, conscient d’être regardé. Yann ignorait pourquoi exactement, mais Keiji l’effrayait quand il faisait ça. Il ne pouvait pas savoir ce que l’autre pensait, ce qu’il avait derrière la tête, et ça suffisait à le paralyser de peur.

Derrière les yeux rieurs de Keiji, Yann voyait un dragon affamé, prêt à tout dévorer son passage. Un dragon aux écailles dorées, rampant comme un serpent, au souffle chaud mais brûlant, et au hurlement destructeur et pourtant silencieux. Quand il s’aperçut qu’il n’avait toujours pas bougé alors que Keiji était parti depuis cinq bonnes minutes, Yann se rendit compte qu’il avait été possédé. Comme s’il avait pu penser qu’il passerait à travers les mailles du filet, et se faisait violemment harponner par un pêcheur visiblement bien plus malin que lui. Et il avait beau tirer sur le fil, impossible de le mettre en échec : il était trop fort.
Yann baissait les yeux : il savait qu’il avait déjà perdu.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:08

Le stade était son refuge. Un endroit ouvert, où son espace vital semblait s’étendre à l’infini dans un pays où les bâtiments grimpaient sans cesse dans une compétition absurde, et dans lesquels les gens s’entassaient, faute de place. Au stade, Yann semblait revivre : il respirait, s’aérait le corps et l’esprit, et bien qu’il ne fut pas sportif pour deux sous, a contrario de la plupart des gens qui fréquentaient ce lieu, y venir lui faisait un bien fou. Il n’allait pas tarder à finir son deuxième livre, pas réellement épais, mais pas non plus des plus faciles à lire, alors même que la première semaine de son séjour ne touchait pas encore à sa fin. Parfois, un regard se posait sur lui, perplexe, curieux. Les Chinois, quand il s’agissait de chasser les potins, n’étaient jamais très discrets. Au début déstabilisé, Yann s’y était habitué : il avait trouvé un autre regard, qui lui était réellement gênant, au sens premier du terme.

Il n’avait jamais vu Keiji au stade. Peut-être était-ce pour cela qu’il y allait, d’ailleurs. Il ignorait ce que le Japonais faisait pendant toutes ces après-midi plus ou moins libres qu’on leur offrait : sûrement devait-il passer du temps avec ses amis. Yann ne voyait pas d’autre explication. Il détourna le regard de son livre, et aperçut, derrière l’escalier miteux et sale qui grimpait jusqu’au bâtiment des étudiants étrangers, un homme, sexe à la main, en train d’uriner. Cela suffit à le perturber, Keiji venant s’imposer à son esprit, comme une persistance rétinienne, semblable à celles qu’on l’on subit quand on regarde trop longtemps en direction du soleil. Même absent, ce Japonais continuait de l’embarrasser, et ce sans qu’il puisse en trouver la raison. Peut-être qu’il n’y en avait pas, tout simplement, et que ce qu’il cherchait n’était que le Graal de l’inconscient. Le magnétisme de Keiji ne devait rien au raisonnable, au pragmatique ou au concret. Pour Yann, cette forme pure, presque douloureuse de charisme ne pouvait résulter que d’une extraordinaire compatibilité entre le regard de l’un et la sensibilité de l’autre.

‘Oh ! Monsieur 367 !’
‘Ah. C’est Yann.’
Les deux hystériques étaient de retour.
‘Savina pour moi, et elle c’est Alicia.’ Lui répondit la blonde en riant, s’asseyant près de Yann. ‘Tu fais quoi ? Tu lis ?’
Bravo, la question et la réponse. Yann se demandait à quoi il servait. Il se contenta de hocher la tête.
‘Mais… tu viens souvent ici, non ?’ lui demanda Alicia.
‘De temps en temps… L’après-midi j’ai rien d’autre à foutre en fait. C’est soit ça, soit je dors.’
Les filles mouraient d’envie de poser des questions sur Keiji, leur ‘Prince’, mais Yann voyait bien qu’elles se retenaient, ou plutôt, qu’elles n’arrivaient à venir naturellement au sujet. Il décida donc de les devancer, un peu agacé par ce comportement.
‘Je suppose que vous voulez des nouvelles du… ‘Prince’ ?’
Alicia et Savina semblèrent d’abord choquées, presque vexées, mais elles se mirent ensuite à rire un peu nerveusement.
‘Pourquoi pas ?’ lui répondirent-elles en chœur. Yann soupira : j’en étais sûr…
‘Je le vois quasiment jamais… sauf le soir.’
‘Il fait quoi !?’ Savina avait parlé avant de se rendre compte de la bêtise de sa question. Yann se fit un plaisir de lui répondre : ‘Bah il dort.’ Tiens, et tant qu’il y était, autant enfoncer le clou : ‘Il ronfle et il bave en dormant. Et ça lui arrive même de se curer le nez en me parlant.’
Plus il pouvait les dégoûter de Keiji, mieux ce serait, pensait-il. Mais la moitié de ce qu’il leur disait était faux. Keiji était au contraire trop propre sur lui, trop parfait, comme s’il essayait de cacher quelque chose de terrible derrière une façade lisse, blanche, pure et immaculée. Yann s’en méfiait pour ça d’ailleurs : Keiji était dangereux, bien qu’il ne sache pas encore pourquoi. Et il n’était même pas sûr de vouloir le savoir, au final.
Les deux filles rirent aux éclats, l’une d’elle s’exclamant même ‘Comment ça casse le mythe !’. Yann se disait simplement que justement : il n’y avait pas à avoir de ‘mythe’ du tout. Suzuki Keiji était un mec normalement constitué, du moins physiquement. Que pensaient-elles donc ? Qu’il n’allait jamais aux toilettes ?

Après ça, la discussion s’épuisa rapidement, d’autant plus que Yann était reparti dans sa – très passionnante – lecture. Il suffit d’un autre quart d’heure pour qu’Alicia et Savina s’en aillent, saluant vaguement Yann qui leur rendit leur salut, encore plus vaguement. Son livre atteignait un point particulièrement critique, et il était de plus en plus difficile pour Yann de s’arrêter, ou même de relever les yeux pour les poser sur les étudiants qui jouaient au football. Ce n’est qu’à la fin d’un des tout derniers chapitres – l’antépénultième en vérité – qu’il consentit à lever le regard.

Keiji était là, assis juste devant lui, de dos.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:11

Yann était paniqué. Il n’osait pas se replonger dans son bouquin, comme s’il était face à un animal sauvage et qu’il ne voulait pas baisser sa garde. Qui sait ce que pourrait lui faire Keiji s’il avait les yeux rivés ailleurs que sur son dos. Même sans être face à lui, Yann avait l’impression d’être en danger, tandis que son vis-à-vis ne craignait même pas de lui montrer son échine, qu’il courbait légèrement à cause de ses coudes posés sur ses cuisses. On devinait, à travers son t-shirt beige clair les détails de son dos : ses muscles, sa colonne vertébrale, sa chute de reins, sa taille délicate d’Asiatique.

Devant un tel spectacle, Yann resta un long moment immobile, silencieux, comme choqué sous l’effet de la surprise. Le bruit des pages de son livre résonnait à ses oreilles comme un hurlement qui aurait forcé Keiji à se retourner, ce qu’il ne voulait pas. Yann se sentait terriblement mal, vulnérable comme s’il était une petite fille perdue dans sa propre maison, où déambulait sans crainte un tueur en série qui aurait déjà massacré le reste de sa famille.

‘Tu lis souvent ici ?’
Le Français en sursauta : Keiji avait parlé. Il ne s’était même pas retourné, et s’était contenté d’élever sa voix dans les airs, sans qu’il eu de doutes sur son interlocuteur. Il n’y avait personne autour d’eux. Bredouillant, Yann ne put que répondre à la question de son colocataire un faible ‘oui’.
‘T’es pas très bavard.’
‘Désolé.’
‘ ‘Désolé’ ? T’es désolé de n’avoir rien à dire ? Ou tu sais juste pas où te mettre ?’
L’anglais de Keiji était affreusement bon, quasi parfait, tout comme lui, mis à part ce qu’il disait en fait. Un joli tableau, bien travaillé, réaliste au possible, mais au sujet dérangeant, étrange et décalé.
‘Tu sais, on me demande souvent des trucs sur toi.’
‘Qui ?’ Keiji n’avait vraiment pas l’air intéressé, en fait.
‘Deux filles, un peu folles. Elles t’appellent le ‘Prince’’. Yann avait fait l’effort de le dire en japonais. Pour lui, ‘Prince’ sonnait beaucoup moins bien que ‘Ojisama’. Mais Keiji ne semblait pas vouloir réagir, même à une telle révélation. Il n’avait pas bougé d’un poil, se contentant de contempler le stade devant lui. Un attaquant tira et manqua le cadre. Ce fut une Coréenne jouant au tennis un peu plus loin qui reçut le ballon, en plein dans le dos. Entre les deux tongwu, le silence s’était imposé. Ni l’un ni l’autre ne faisait le moindre geste. Ces quelques minutes en suspens, comme si le temps avait arrêté sa course folle, prirent fin quand Keiji se retourna brusquement vers Yann. Avec une vivacité et une violence sauvages, le Japonais plongea son regard d’onyx dans celui du Français, et lui dit de sa voix pure et timbrée :

‘Les filles ne m’intéressent pas.’

Pas besoin d’anglais pour comprendre ça, cette phrase que Keiji avait déclarée de son superbe japonais natal. Elle résonna longtemps aux oreilles de Yann, qui mit un certain temps avant de prendre conscience de toute son ampleur. Cette petite phrase, en apparence anodine, peu de gens en Asie osaient la prononcer. Elle était souvent couverte de honte et de timidité, d’appréhension quant à la réaction de l’autre. Keiji l’avait jeté au visage de Yann sans détour, sans hypocrisie, sans rien attendre de sa part. Avec une fierté et un orgueil auquel le Français ne se serait tout simplement jamais attendu.
Et de nouveau, le silence. Kei gardait ses prunelles plongées dans celles de Yann, comme s’il voulait sonder son âme. Le Français ne bougeait pas et soutint ce regard qui le mettait si mal à l’aise d’habitude. Une éternité passa, aussi rapide que le débit d’un torrent au printemps. Le vent souffla sur les quelques plastiques abandonnés là, mais ni Yann ni Keiji ne se passionnèrent à les regarder passer.

Et soudain, le Japonais fit un mouvement. Il se leva et commença à se diriger vers la sortie du stade, ses mains plongées nonchalamment dans les poches de son bermuda en jean.

‘Je me casse.’ Annonça-t-il d’un ton sec et cassant.
Yann sursauta et ouvrit la bouche mais rien ne sortit, mis à part un ‘Mais…’. Keiji s’arrêta, et sans se retourner lui répliqua :

‘Je vais dans la chambre. Si tu me suis, c’est que t’es ok.’

Yann n’eut pas besoin de voir son visage pour savoir que Keiji souriait.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:11

Les footballeurs cédèrent la place aux tennismen et autres joueurs de badminton. Yann était seul dans les tribunes, et le stade, lentement, cessait son activité. Derrière les nuages, le soleil déclinait aussi imperceptiblement que le dos d’un vieux qui se courbe avec l’âge. Quand il leva pour la dernière fois le nez de son livre, Yann fut surpris de voir que la pénombre l’entourait, et que l’endroit était désert.
Il avait fini son livre. Il savait qu’il avait besoin d’une bonne douche maintenant, et il lui tardait de sentir l’eau chaude consoler ses épaules qu’il trouvait trop lourdes. Mais il marchait excessivement lentement, comme un enfant affamé qui appréhende de rentrer à la maison retrouver des parents querelleurs. Sa démarche était lourde, son expression grave. Ceux qui le croisaient se demandaient ce qui avait bien pu lui arriver.

Les escaliers lui semblaient interminables, et pourtant, quand il arriva au sommet, il s’étonna d’être allé si vite. Quelques pas dans les couloirs, et elle était là, cette porte. Yann prit sa respiration, comme un plongeur avant une longue apnée. Puis, il la poussa d’un geste léger, espérant à moitié qu’elle ne s’ouvrirait pas. Dans une plainte grinçante, le panneau de bois s’écarta, lentement, rideau dévoilant une scène que Yann appréhendait de voir. Enfin, il entra.

Le Dragon n’était pas dans son antre. La chambre était silencieuse, vide, morte. Soulagé, le Français s’assit sur son lit, la tête entre les mains. C’est alors qu’il entendit le vent faire chanter une feuille de papier, sur son bureau. Un mot de Keiji.

« Waited for you 1 hour. Never gonna happen again. » [Je t’ai attendu 1 heure. Ca n’arrivera qu’une fois.]

Yann émit un petit rire sans joie, cruel, fier d’avoir pu résister à Keiji. Mais derrière cette fierté bien mal placée se cachait, sourde et sournoise, la honte de n’avoir pas eu le courage de le suivre, ne serait-ce que par curiosité. Si tant est que c’en était. Yann n’avait pas résisté à ce qu’on appelle de la curiosité, mais pas non plus à de ‘l’amour’. Peut-être était-ce encore une fois cette attirance pure, ce charisme que le Japonais dégageait. Cette incroyable capacité à ordonner, à faire en sorte d’être remarqué, même involontairement. Comme si tout autour de lui, le monde s’adaptait à sa présence, et s’inclinait sur son passage, comme une fleur face au soleil. Et pourtant, Yann semblait encore lui résister. Sûrement par défi, et un peu par orgueil aussi, seulement, au fond de lui, il se demandait s’il voulait lui résister. Et là, franchement, il n’était sûr de rien.

Le Français profita de l’absence de son colocataire pour aller prendre sa douche, avant de s’éclipser de nouveau. Et là il avait une excuse : des amis l’avaient invité à manger en ville ce soir là. Même s’il n’était pas franchement d’humeur, il ne pouvait refuser l’offre, qui l’éloignait pour un temps de celui qu’il voulait éviter à tout prix, et en vain. Quand il reviendrait, après une longue tournée des bars, le sang alcoolisé, ce serait toujours Keiji qui occuperait le lit face au sien.

Quand Yann rentra à une heure du matin, il trouva la chambre plongée dans l’obscurité, Keiji dormant, comme à son habitude, sur le dos, les mains croisées derrière la nuque. Il ne portait qu’un marcel noir et son caleçon, que l’on devinait sous le drap fin et presque transparent, malgré les ténèbres nocturnes. L’air était humide, mais moins lourd que les premiers jours. La ville se refroidissait, comme sous l’effet d’un vent froid venu de la mer, ou des montagnes. La distinction entre les deux ici n’était plus si évidente. Le corps de Yann, rendu bouillant par la myriade de vodka-redbull qu’il s’était envoyé, semblait rendre sa chaleur d’un coup, pile à ce moment-là. Un peu à contrecœur, il se dévêtit et se drapa dans une serviette, épongeant ainsi son dos et son torse qui suaient à grosses gouttes. Anxieux, Yann jeta un coup d’œil à Keiji : il dormait toujours, sa poitrine se soulevant à intervalles réguliers sous sa peau mate. Lui ne transpirait pas.

Dégoûté de constater que face à son illustre ‘Prince’ de colocataire, Yann ne valait toujours pas un clou, ce dernier abandonna sa serviette pour enfiler son pyjama, un simple t-shirt ‘de geek’ comme il aimait à le dire. Le seul message de ce t-shirt noir était un ‘1f u c4n r34d th15 u r3411y n33d t0 g3t 141d’. Il possédait ce t-shirt depuis longtemps, et le mettait régulièrement pour dormir. Maintenant qu’il y pensait, Keiji avait souri en le voyant pour la première fois. Vous savez, de son sourire un peu étrange, toujours en demi-teinte.

Puis, il s’allongea dans son lit, sans un bruit, craignant le réveil de la bête qui sommeillait à quelques mètres de lui. Pendant de longues minutes, Yann n’osa pas fermer les yeux, de peur qu’en les rouvrant, il n’aperçoive Keiji, debout près de lui, essayant d’une façon ou d’une autre d’attenter à son intégrité. Au bout d’une demi-heure pourtant, le sommeil – et surtout l’alcool – eurent raison de lui et de sa méfiance, et il s’endormit enfin.

Keiji soupira, et s’endormit lui aussi.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 21 Juil - 1:12

La mélodie de cuivres, entrelacés de cordes frottées, chantant haut et clair, s’acheva. Yann ouvrit un œil, se demandant vaguement pourquoi il avait enfin pu entendre la fin de cet air héroïque et solennel, alors que d’habitude Keiji se dépêchait toujours d’éteindre son réveil avant son terme. Il put se rendre compte, ce matin là, que la mélodie allait crescendo, de plus en plus aiguë, presque déchirante sur la fin. Il lui semblait qu’on entendait les cordes crisser, hurler qu’elles n’en pouvaient plus d’être tendues. Comme une femme atteignant l’orgasme. Comme ce thème sensuel et voilé que Yann avait apprécié en regardant Alexandre. A la différence près que le réveil de Keiji était définitivement plus masculin.

Dix minutes d’inertie s’écoulèrent avant que Yann ne se décide à se sortir de son lit, et ne se change avant d’aller prendre sa douche du matin. Timidement, il jeta un coup d’œil à Keiji, qui dormait toujours. Il était tourné face contre le mur, emmitouflé dans son drap comme s’il avait froid. Et également, comme s’il ne voulait pas se lever aujourd’hui. Yann sourit doucement, et descendit les cinq étages qui le séparaient des douches. Plus ou moins motivé à aller en cours, le Français fut rapide à remonter ces escaliers, et constata qu’en une vingtaine de minutes, Keiji n’avait pas bougé d’un poil. Yann prépara son sac, ferma la fenêtre, et quitta la chambre.

La pluie était tombée durant la nuit, détrempant l’ersatz de court de tennis désaffecté et défoncé qui servait de parking aux professeurs pour étudiants étrangers. Des flaques plus ou moins énormes s’étaient formées, et Yann devait ruser pour savoir où mettre ses pieds. Il discutait avec ses amis, le sourire aux lèvres : sans savoir pourquoi, il se sentait plus léger. Il vit du coin de l’œil Savina et Alicia, qui hésitèrent à venir le saluer, avant de se raviser. Yann avait quelque chose dans le regard qui refusait tout dialogue avec elles.

Les cours se succédaient, toujours aussi ennuyeux et parfois même inutiles. Une fois ceux-ci terminés, Yann rentra pour manger les nouilles instantanées qu’il avait achetées plus tôt dans la semaine. Il ouvrit la porte avec douceur, ne souhaitant pas réveiller Keiji, si tant est que ce dernier soit encore en train de dormir. Le Français constata sans trop de surprise que son colocataire n’était plus là, alors il prit tout son temps pour manger, réviser, et entamer un autre de ses bouquins, qu’il apprécia dès les premiers mots. Il s’y plongea, de toute son âme et de tout son être, jusqu’à ce qu’enfin sa vessie ne lui réclame une pause plutôt urgente. Il jeta un œil à l’heure, et s’étonna qu’il fut déjà plus de quinze heures. Yann referma son livre, qu’il jeta dans un sac : après être passé aux toilettes, il irait sûrement lire au stade, même si le temps n’était pas vraiment clément. Il faisait du vent, et le ciel était couvert – on ne voyait même plus le haut de certains immeubles, tellement les nuages étaient bas. Mais dans cette ville dans laquelle les buildings avaient la tête dans le coton, il ne pleuvait pas.

Le raccourci était ouvert. C’était un raccourci pourri et glauque, mais Yann préférait passer par là que de se taper des flopées de marches à descendre et à remonter derrière en faisant le grand tour. Ainsi, il ne contournait pas le stade principal en passant par les terrains de basketball et le convini de la cour principale, mais il passait par les terrains de volley-ball en terrasse, juste au-dessus des gradins. Ils étaient dans un piètre état, certains en avaient même perdu leur filet. Ils longeaient les cuisines de la cantine de la résidence des étudiants étrangers, et l’odeur grasse de nourriture emplissait l’air quand on les longeait. Situés sous les fenêtres d’étudiants souvent indélicats, il n’était pas rare de croiser la route de quelques déchets poussés mollement par le vent, venant s’écraser sur les grillages rouillés qui donnaient une vue imprenable sur le terrain de football, et plus loin, sur la ville.

Et il était là. Une main posée contre le grillage, comme un détenu contemplant le monde libre qui s’étendait derrière ses barreaux, ses cheveux mi-longs, ni vraiment noirs ni clairement châtain, s’agitant au gré du vent, suivant la même danse que son t-shirt noir ou que son bermuda beige. Son corps ne bougeait absolument pas : ni son bras à la main fermement accrochée au métal rouillé, ni l’autre bras, laissé ballant le long de son torse, ni ses mollets fins et imberbes qui jaillissaient de son bermuda pour aller se planter dans ses converses. Lentement, Yann approcha de Keiji – il n’avait aucun doute quant à son identité, bien qu’il soit de dos – détaillant sans trop s’en rendre compte les muscles finement sculptés du Japonais, que l’on devinait à travers le noir de son t-shirt, tout comme sa taille étroite, presque irréelle. Arrivé à environ deux mètres, il éleva la voix, doucement, crescendo, comme pour ne pas faire sursauter son colocataire.

‘Keiji… ?’

Keiji se retourna, et Yann ne put s’empêcher de faire un pas en arrière, avant de décamper rapidement. Il irait au stade en faisant le tour cette fois.

A mi-chemin, le Français tourna son regard vers le grillage des terrains de volley-ball. On y distinguait encore une silhouette sombre, penchée sur le stade, et en regardant de très près, on pouvait voir ses soubresauts. Il eut un pincement au cœur, et baissa les yeux en pensant à ce qu’il aurait du faire : rester, demander ce qui n’allait pas. Le prendre dans ses bras, sans s’occuper de ce qui était ou non dans les mœurs japonaises. Ignorer ce regard dur et glacial de tueur que Keiji lui avait planté dans le corps quand il s’était tourné vers lui, et ne voir que ses larmes qui lui coulaient sur les joues et inondaient ses yeux rougis. Il aurait du rester avec lui, quitte à se faire tabasser. Mais comme d’habitude, Yann avait préféré fuir.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Lun 26 Juil - 8:33

Chaque sortie était une occasion pour Yann d’éviter Keiji. Il se jetait sur les invitations de Gabrielle comme un mort de faim, peu importe la destination. Ce soir là, l’issue finale de leur marathon à travers la ville fut un bar – qui faisait également office de club, en fait – situé à environ deux kilomètres de l’université. Gabrielle voulait absolument y retourner, elle qui avait eu l’occasion d’y aller avec une amie chinoise l’année précédente. Yann devinait à son regard que ce n’était pas pour la qualité de la musique ou pour les prix qu’elle voulait passer la soirée dans ce bar précis. En entrant, il sut qu’il avait raison.

Tout le personnel, des serveurs jusqu’aux barmen en passant par les vigiles, semblaient avoir été recrutés sur leur apparence physique. Comme pour tous les bars, en fait, mais là ça atteignait des proportions affolantes. Jamais Yann n’aurait pensé que les Chinois puissent être si beaux. Comme il était tôt et qu’ils n’étaient pas nombreux non plus, ils furent placés au bar, comme s’ils en étaient des piliers. A quelques centimètres d’eux, deux barmen se livraient une compétition acharnée pour jongler avec les bouteilles. Ils faisaient le show, mais surtout, et c’est ce que Yann remarqua, ils s’amusaient. Il était difficile de savoir si pour eux c’était leur boulot ou un jeu. Yann ne put s’empêcher d’esquisser un sourire en les regardant jongler, et se prit même à rire quand l’un d’eux se loupa et aspergea de vodka son collègue.

Sans s’en rendre compte, Yann s’amusait lui aussi. Il vida son verre, sans hâte mais sans traîner la patte non plus, et se le faisait remplir de nouveau. Gabrielle et les autres finirent par changer de bar – ou étaient-ils directement rentrés ? Yann ne le savait pas et s’en fichait, en réalité – et le Français resta seul au milieu de la foule qui à cette heure avancée, déboulait dans le bar. La musique monta d’un niveau, et l’éclairage se fit plus agressif. Aux commandes, deux autres beaux Chinois, que Yann ne pouvait s’empêcher d’épier. Le serveur revint, demandant si Yann voulait commander autre chose. L’alcool et le bruit n’aidant pas, le jeune barman sortit un papier, et fit signe à son client d’écrire sa commande.

Une vodka-redbull, et un numéro de téléphone.

Yann ne se rendait pas vraiment compte de ce qu’il faisait. Etait-ce là une marque d’audace uniquement due à l’alcool ou une fuite en avant désespérée ? Il ne pouvait pas le dire. Il était sept heures du matin, et depuis longtemps le soleil s’était levé sur cette ville d’Orient. Yann était dehors, dans la rue près de la porte du bar. Il l’attendait, espérant simplement que la réponse qu’avait griffonnée le barman n’était pas une mauvaise blague. Les minutes défilaient, comme si le temps lui-même se moquait de Yann, qui ne pouvait s’empêcher de se ronger les ongles. Il ne le faisait pas souvent, mais ça lui prenait quand la fatigue était trop grande. Cette nuit, il avait trop bu – même si à présent il avait un peu cuvé – et il avait aussi trop dansé. Il avait envie d’une douche, mais pas avant de…

‘Désolé de t’avoir fait attendre.’

Le barman ne lui avait pas menti.

‘C’est quoi ton nom ?’
‘Yann.’
‘Moi c’est Sun Shen.’
‘Ca s’écrit comment ?’
‘’sun’ comme Sun Ce ou Sun Quan, et le ‘shen’ de profond.’
‘C’est pas mal…’
‘Mouais. Suis-moi, c’est par là. J’habite pas loin.’

Il habitait. Ces mots claquèrent dans l’esprit de Yann et lui firent l’effet d’un véritable réveil anti-gueule de bois. Il allait aller chez un mec dont il ne connaissait quasiment rien, et pour faire quoi !? La façon de parler et de marcher de Shen était sans équivoque, et ce même s’il n’avait pas ce piercing à l’oreille gauche. Mais dans quoi Yann s’était fourré encore… ?
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Lun 26 Juil - 8:33

L’appartement de Shen n’était vraiment pas loin, en effet. Situé dans un immeuble un peu vieillot, il était petit mais propre et bien rangé. Pas du tout l’idée que Yann se faisait d’un appartement de barman, en fait. Shen alla s’asseoir sur le canapé, une bouteille de thé glacé à la main, et désigna de l’autre une porte juste en face de lui :

‘Si tu veux prendre une douche, vas-y. J’irais après.’

Yann ne se fit pas prier et alla directement dans la salle de bains, après avoir enlevé ses chaussures. La pièce était exiguë mais à l’image du reste de l’appartement. Vu le nombre de produits de toilette que Shen avait, il devait y passer bien une à deux heures chaque jour. Yann nota dans un coin de sa tête : les Chinois aussi peuvent être métrosexuels.

L’eau chaude sur son dos lui fait plus de bien que tous les verres qu’il s’était enfilé cette nuit. Cette douche semblait le laver de son ivresse, mais l’engourdissait également, comme s’il était un insecte pris dans la toile d’une araignée dont il ignorait jusqu’à l’existence. Mais peu importe dans quelle torpeur il était plongé, il préférait ça à la lucidité. Yann était fatigué d’être lucide. Il n’en pouvait plus d’être sage.

Sans se rendre compte de la provocation que cela constituait, il sortit de la salle de bains seulement drapé dans une serviette posée un peu bas sur ses hanches. Shen n’avait pas bougé de place, et admira le spectacle un petit moment. Il n’avait pas l’air surpris : c’était même sûrement l’effet qu’il avait recherché depuis le début. Peut-être était-ce pour ça – et non à cause de la chaleur qui déjà refaisait surface – que Shen avait retiré sa chemise, et était seulement torse nu, un pied posé contre la table basse, dans une pose étrangement très virile. Yann ne s’y serait pas attendu de sa part, tellement le visage de Shen était fin, presque féminin. Son corps qu’on pouvait déjà deviner sous sa chemise tout à l’heure, et désormais en partie dévoilé, était fait de muscles tout en finesse, discrets mais visibles. Mais ce qui avait fait vraiment craquer Yann, c’était ces hanches étroites, cette taille menue, ce ventre plat et imberbe.

Yann s’avança, contourna la table basse, et resta debout à côté de Shen, toujours assis. Ce dernier déposa un baiser sur la cuisse du Français, à travers la serviette, et posa ses mains sur ses hanches. Lentement, il se laissa glisser sur le tissu, avant que ce ne soit ce dernier qui ne glisse, et ne vienne percuter le sol dans un bruit mou. Shen avait désormais le champ libre, et ne s’en privait pas. C’était la première fois pour Yann qu’un homme s’occupait de lui ainsi. Il fut déçu de ne pas trouver ça bien différent. Il baissa les yeux, posa une main dans les cheveux de Shen, lui imprimant un rythme soutenu, peut-être même un peu violent. Mais ça n’avait pas l’air de gêner le Chinois plus que ça, au contraire : il y mettait du sien, rendant la scène encore plus excitante. Trop, même pour lui, qui ne put empêcher une main de se poser sur sa cuisse, s’approchant dangereusement.

Voyant ça, et soudainement curieux, Yann écarta d’un geste brusque la tête de Shen, et s’accroupit pour l’embrasser et le pousser dans le canapé, l’allongeant pour venir au-dessus de lui. Il lui déposa quelques baisers dans le cou, se délectant de ces quelques soupirs que poussaient déjà le barman, avant de glisser sur son corps, gagnant du temps en le cajolant de ses lèvres pendant que ses mains cherchaient à se débarrasser de ce pantalon trop encombrant. Quelques minutes et ce dernier n’était plus qu’un mauvais souvenir, gisant au sol avec le boxer de Shen, près de la serviette. Yann était troublé. Il était troublé de ne pas l’être vraiment en fait. Ces gestes qu’il n’aurait jamais pensé faire avec un garçon – encore moins un quasi-inconnu – il les exécutait avec un tel naturel… Peut-être était-il fait pour ça ? Ou plutôt, avait-il était fait comme ça ?

Il lui suffisait d’entendre les soupirs de Shen pour se dire qu’il n’était pas si nul que ça avec sa langue, malgré son cruel manque d’expérience. Yann prenait son temps, aimant à contempler le torse parfait de Shen se soulever à intervalles réguliers, se tordre parfois même, se couvrir d’une fine couche de sueur qui le rendait brillant. Il attendit le dernier moment pour s’arrêter, et s’allonger de nouveau sur Shen pour l’embrasser. A côté d’eux, sur la table basse, une boîte de capotes les épiait. La tentation était trop forte.

Shen parut surpris de se voir confier le rôle d’actif, mais ne le manifesta pas. Il fit asseoir Yann sur lui, doucement, lentement, comme s’il redoutait de lui faire mal. Quant au Français, il se rendait à peine compte de ce qu’il faisait, le plaisir court-circuitant complètement son cerveau. Et puis, quitte à tenter de nouveaux trucs, autant y aller jusqu’au bout : de toute façon la douleur n’était qu’un prix à payer bien vite oublié, comme il le constatait. Le temps défilait à toute vitesse, à nouveau, jusqu’à ce que Shen et Yann fussent véritablement épuisés.

Assis sur son lit, le drap posé sur ses cuisses, Shen se grilla une clope, non sans en proposer une à Yann, qui refusa. Ce dernier se leva et se rhabilla, pressé par les aiguilles de l’horloge qui indiquaient déjà dix heures. Shen le laissa faire, et ne lui donna un papier que quand l’étudiant s’apprêtait vraiment à partir. Dessus, une adresse mail, un numéro de téléphone, et son emploi du temps au bar.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mar 17 Aoû - 15:21

Le même stress le prenait à l’estomac alors qu’il montait trop lentement les cinq étages qui séparaient la rue de sa chambre. Une chambre où Keiji ne serait pas, puisqu’il n’était que dix heures, et qu’aujourd’hui il y avait cours. Jamais Yann n’avait vu Keiji sécher un cours, pas même quand il s’était couché très tard la veille. Tout le contraire du Français, qui trouvait de plus en plus difficilement le courage de se sortir du lit le matin. Yann avait l’impression qu’on l’épiait. Parce qu’il avait séché, et parce qu’il revenait d’on ne sait où, avec sur lui l’odeur d’un autre homme. La culpabilité le rendait encore plus nerveux, et le fit hésiter devant sa propre porte de chambre, pendant quelques minutes. Jusqu’à ce qu’enfin, il l’ouvre d’un grand coup sec.

‘Quand même.’

Sa voix. Il était là. Keiji était là, assis dans son lit, le visage caché derrière un roman de Murakami Ryû. Il ne leva même pas son regard, alors qu’il houspillait Yann pour son absence injustifiée. Néanmoins, le Français n’avait pas besoin de croiser le regard de son colocataire pour deviner qu’il était furieux.

‘Et t’étais où, au juste ?’
‘Euh…’

Yann ne savait pas quoi répondre, et ne savait même pas pourquoi il ne le savait pas. Il était juste là, debout à quelques mètres d’un Keiji à la voix calme et basse, alors qu’on sentait sa colère bouillonner derrière cette façade placide. Il ne savait pas quoi faire, et était proche de l’écran bleu.

‘Tu vas rester planté là longtemps ?’

Voyant que Yann était dans l’incapacité de lui répondre, Keiji referma son livre avec agacement – le Français le coupait pendant l’une des meilleures tirades du roman – et se mit sur pied pour rejoindre son colocataire. Ses mouvements, brusques au départ, se stoppèrent soudainement, alors qu’il n’était qu’à quelques centimètres de Yann. Le Japonais se figea sur place, planta son regard noir dans celui du Français, et recula un peu la tête dans une moue dubitative. Puis, lentement cette fois, Keiji s’approcha de nouveau de Yann, se penchant sur lui comme pour l’embrasser. Il n’en fit pourtant rien, et avec une langueur qui ressemblait à de la torture pour l’autre, Keiji glissa vers son cou, pour finalement susurrer à son oreille :

‘T’es vraiment qu’une petite pute. Peut-être que ça t’arracherait la gueule de t’excuser, au moins pour la forme ?’

Quand Keiji s’éloigna de nouveau de Yann, il arborait un petit sourire sans joie qui n’annonçait rien de bon. Penaud, Yann ne put que baisser les yeux en rougissant, ne sachant vraiment plus où se mettre dans une telle situation. Il l’avait deviné… C’était couru d’avance, il l’avait deviné… Yann était foutu maintenant… Le Japonais soupira bruyamment et fit un mouvement de main dédaigneux, comme pour signifier à son coloc’ à quel point tout ça le dégoûtait.

‘Je sais où t’étais maintenant. Va te doucher, tu pues.’

Sans réfléchir, Yann se dépêcha et pris ses affaires de toilettes, avant de fuir la 367. Keiji n’avait pas l’air de le suivre, ce qui annonçait quelques précieuses minutes loin de sa présence étouffante. Pourtant, Yann ne pouvait pas se convaincre que Keiji exagérait. Quand le Japonais s’était retourné vers la fenêtre, lui tournant le dos, Yann avait l’impression de l’avoir profondément blessé, et ne se le pardonnait pas. Il n’aurait vraiment pas du se laisser aller à l’alcool cette nuit…

L’eau était froide. Normal vu l’heure déjà avancée. Yann s’en félicitait. Il resta longtemps sous le jet glacé, méditant comme un moine sous sa cascade, mais il savait que peu importe les litres d’eau qui lui tombaient sur la tête et les épaules, ça ne suffirait pas à se laver de ce qu’il avait fait avec ce barman. Qu’est-ce qu’il lui avait pris… ? Yann leva les yeux vers le décor sinistre des douches communes, et sans s’en rendre compte, commença à sangloter, ses larmes se mêlant à l’eau qui ruisselait sur son corps. Puis, lentement, il s’affaissa, pour finir accroupi, prostré, chialant comme un gosse sur le sol.

Keiji avait enfin pu finir cette magnifique tirade de Reiko.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mar 17 Aoû - 15:23

La soirée tombait sur la ville, posant un lourd rideau de brume humide sur le théâtre des immeubles dont les sommets étaient déjà invisibles. Parfois, une ou deux lumières rouges transperçaient le brouillard, signalant la position d’un toit là où on ne voyait qu’une masse informe et grise. La chaleur était insoutenable. Yann avait beau prendre une douche froide, son corps se couvrait aussitôt de nouveau d’une fine couche de sueur. Même Keiji semblait souffrir de cette atmosphère lourde, alors qu’il était étendu les bras en étoile dans son lit, seulement habillé d’un short. Yann essayait de ne pas être troublé d’une telle vue, mais bien évidemment, c’était plus facile à dire qu’à faire. Il trouvait sans cesse des excuses pour échapper à la vue de Keiji et Gabrielle était la meilleure d’entre elle. Sa chambre s’était transformée en véritable squat, l’endroit où la moitié des Français de la résidence venait pour regarder des films, écouter de la musique, jouer ou simplement parler. Yann ne descendait dans sa chambre que pour dormir, et encore. Le climat torride de la région rendait le sommeil difficile à capturer.

Cette nuit, pourtant, Yann dormait comme un bébé. Il avait veillé assez tard chez Gabrielle : ses amis et lui s’étaient regardé l’intégrale d’un animé étrange. La seule chose qu’ils ont compris – il était en japonais sous-titré chinois – c’était que le héros manquait de se faire violer à chaque épisode. Evidemment, il était difficile pour Yann de ne pas faire le rapprochement avec ce que lui vivait réellement, et il avait passé la soirée à tenter de masquer sa gêne. Il était ensuite rapidement parti se coucher, heureux de trouver Keiji déjà endormi – ou du moins, en train de faire semblant – sur son lit. Une fois en pyjama, il s’était lui-même jeté dans le sien, méprisant les draps qui rendraient son sommeil encore plus désagréable.

Il s’éveilla en sursaut. Il ne savait pas pourquoi, mais il avait du faire un cauchemar, dont heureusement, il ne se souvenait pas. Mais ça n’était pas le plus effrayant : à quelques centimètres du visage de Yann, celui de Keiji, qui était agenouillé sur le sol, et qui l’observait avec un sourire. Paniqué, Yann se recula, jusqu’à se taper le crâne contre le mur. Keiji se leva lentement, sans jamais se départir de son sourire, et s’éloigna sans un mot.

‘Tu me regardais depuis longtemps ?’
‘Ca t’intéresse ?’

Embarrassé, Yann se tourna pour se mettre sur le dos, et contempler le plafond comme s’il pensait y distinguer les étoiles, en regardant assez bien.

‘Sumimasen deshita.’
‘T’excuser en japonais ne te donnera pas de bonus, Yann.’

Ce n’était pourtant qu’à moitié vrai : même si Keiji n’avait jamais abandonné son sourire, il avait maintenant un autre aspect, une autre lumière.

Il ne se passa rien d’autre cette nuit, malgré ce que Yann pensait. Il l’avait craint, et quelque part, sans vouloir l’avouer, il l’avait ardemment désiré. Mais rien, rien d’autre ne se passa.

Le matin perçait les vitres, se reflétait sur le parquet, et finit de réveiller Yann, qui déjà depuis quelques heures somnolait plus qu’il ne dormait. Avec l’engourdissement du matin, il ouvrit une paupière, trop lourde à son goût, et se tourna du côté de Keiji, comme pour vérifier s’il était encore là. Il était là, étendu, tourné face à Yann comme s’il voulait l’épier jusque dans son sommeil et dans ses rêves. Une main était tendue en avant, l’autre posée nonchalamment sur sa hanche fine, comme si cette dernière avait repoussé un drap devenu au cours de la nuit chaude, trop encombrant. Dans sa posture, tout semblait détendu, à l’aise. Comme s’il se sentait définitivement en confiance. Comme s’il avait accepté Yann dans son espace vital : il avait baissé sa garde.

Sans savoir exactement pourquoi ça le rendait heureux, le Français contempla son colocataire pendant encore de longues minutes, avant de se décider à se lever et aller prendre sa douche, le tout en faisant le moins de bruit possible. Quand il revint de la douche, évidemment, Keiji n’était plus là.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mar 17 Aoû - 15:25

Ce jour-là, les cours s’enchaîneraient directement sur un repas organisé par l’université pour souhaiter un bon départ aux étudiants. Yann redoutait ce moment, tout en sachant qu’il ne pourrait pas l’empêcher d’arriver. Mais à chaque fois qu’il entendait ce compte à rebours lui cogner dans les oreilles, venir tambouriner aux portes de son cœur, une boule se nouait dans sa gorge, et les larmes menaçaient de faire céder le barrage de ses paupières. Les jours avaient passés si vite… Bientôt, il le savait, Keiji ne serait plus qu’un souvenir, une feuille perdue sur l’immense rivière de sa mémoire, qui, en coulant le long de la montagne, emporte avec elle ses moments précieux qui sombreront à jamais dans la mer de l’oubli. Il le savait, et ça le rendait malade. Cela faisait même quelques jours qu’il s’isolait sur le balcon pour pleurer, même s’il ne savait pas exactement ce qu’il pleurait. Le temps qui passe, que peut-on faire contre ça ? Mais plus encore, l’indifférence de Keiji à son égard n’avait toujours pas changé. En fait, rien n’avait changé, et Yann, en plus d’avoir mal de sentir le temps le noyer, subissait la double souffrance d’avoir l’impression de le perdre, comme une plaie au cœur qui ne peut s’empêcher de saigner.

Comment pouvait-il alors ne serait-ce que faire semblant d’apprécier le repas qu’on lui avait offert ? Yann mangea sans grande conviction, et s’en alla avant même la fin officielle de la soirée. Il avait envie de rentrer, de voir Keiji. Quitte à perdre son temps, autant le faire avec l’espoir de l’apercevoir dans un couloir, et qui sait, d’échanger quelques précieux mots avec lui. Il se sentait comme un condamné à mort, connaissant avec exactitude l’heure de son décès prochain, et ne pouvant rien faire pour reculer l’échéance, ne serait-ce de quelques heures ou minutes.

Comme à son habitude, Yann grimpa jusqu’au balcon, et se laissa aller à pleurer, en fredonnant lentement une chanson triste. Japonaise, comme s’il espérait que Keiji l’entende, qu’elle le touche, et qu’il sache enfin à quel point cette séparation allait le faire souffrir.

Lentement, avant même qu’il ne s’en rende vraiment compte, la nuit étendait ses ailes sur la ville, et les buildings s’étaient parés de leurs lumières habituelles. Le temps était étonnamment clair, aucune brume n’obstruait sa vue. Cette nuit claire, transparente, pure, semblait lui transpercer les yeux, et ravivait une douleur qu’il n’arrivait pas à oublier ou à faire taire. Keiji…

Il n’allait plus revoir Keiji. Ces jours, entre angoisse et joie, toucheraient bientôt à leur fin. Peu importe ce qu’il ferait, il devait partir, tout comme c’était le cas de Keiji. Toutes les choses ont une fin, même les meilleures…

Déprimé, abattu, Yann attendit que le couloir soit désert, et la nuit avancée pour oser rentrer dans la chambre et s’effondrer dans son lit. Il avait cessé de sangloter, ne voulant pas montrer à son colocataire sa faiblesse – même s’il la connaissait déjà – et se tourna vers le lit de Keiji pour le regarder dormir. Il n’était pas là.

En fait, même son linge n’était plus étendu au-dessus de son lit. Grâce aux lumières de la rue, Yann devinait l’intérieur de la chambre, qui semblait douloureusement différent. La bibliothèque était vide. L’armoire, ouverte, et vide elle aussi. La valise de Keiji avait disparu.

Paniqué, Yann se leva et ouvrit la lumière : toute trace de Keiji avait disparu, comme s’il n’avait jamais été là, comme s’il n’avait jamais existé. Le moment que Yann avait tant redouté finalement, ne s’était pas produit au moment attendu, mais même avant. Keiji était déjà parti. Il ne lui avait rien dit, il n’avait même pas pu lui dire au revoir… Un moment abasourdi, Yann s’effondra, à genoux sur le sol, et se remit à pleurer, inconsolable.

Il lui fallut une autre demi-heure avant de se lever et de chercher sur le bureau une trace de Keiji. Il trouva alors une carte de visite, laissée là à son attention, par ce que Yann considérait déjà comme un fantôme du passé. Nom, prénom, adresse, numéro de téléphone, adresse e-mail, tout y était. Et un petit mot derrière, en japonais :

‘Je déteste les adieux. A la prochaine.’
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mar 17 Aoû - 15:31

Epilogue


‘ Hey hey !

Tu me prends pour ta mère ou quoi ? Un mail par jour pendant un mois, j’ai du mal à y croire et pourtant ! C’est qu’il s’accroche le Frenchy ! Enfin soit. J’aurais du te dire que j’aurais pas le net pendant un bon mois après mon départ, la faute à cette saloperie de mère qui m’emmène chaque année voir ma tante dans un coin paumé du Japon !

Alors comme ça tu veux te pointer au Japon ? Je te préviens, que ce soit pour étudier ou bosser, tu vas en chier grave, c’est pas exactement l’Eldorado ici. Mais soit, si t’as lu au moins un shônen manga tu sais que peu importe les obstacles, avec de la volonté et de la détermination on arrive à tout.

Je mentirais si je disais que je m’en foutais ou que ça me fait chier de te voir débarquer dans mon pays ou dans ma ville. Viens, parce que moi je suis pas sûr de pouvoir aller jusqu’en France. Mon père est pas chiant, il t’aiderait en plus. Donc en fait, tu réfléchis pas, tu te fais de la thune et tu ramènes tes fesses au Japon.

Keiji.

Ps : Les inondations c’était toi en fait ! Faut que t’arrêtes de chialer mon pauvre, sinon le monde court à la catastrophe !’



FIN – Enfin je crois.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Mugen Shôryû
Personnage décédé
avatar

Messages : 695

MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   Mer 18 Aoû - 4:25

Le mot de l'auteur : (ouais comment je me la pète)

Le 'enfin je crois' de la fin, c'est juste parce qu'il y aura peut-être une suite, dépendant de mon propre voyage retour en Asie. Le système de fiction en parallèle d'un voyage est vraiment pas mal - et pas fatigant pour les descriptions *sort* - et Yann et Keiji sont tellement liés à des personnages réels - sans blaaaaaaaaague - que la suite ne peut pas être 'inventée' comme ça. Ou alors j'vais faire des plans sur la comète et j'vais pleurer ma mère quand j'vais m'apercevoir qu'en fait Tokyo c'est tout pourri (OMFG NAN !!! IMPOSSIBEUL !!!) :3

Donc si suite il y a, il faudra attendre Printemps/Eté 2011.

ROMFG - DO WANT !
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Lost and Found [original, shonen ai]   

Revenir en haut Aller en bas
 

Lost and Found [original, shonen ai]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Alternative Future :: Coin des artistes-